Le leadership est-il un art ? Pour un leadership créatif au service d’une nouvelle civilisation

(Publié dans La Revue de l’Art-Thérapie – Décembre 2012)

Deux anglicismes sont utilisés pour nommer l’activité de conduite des affaires privées ou publiques : le management et le leadership. Le management a pu être considéré au XXème siècle comme une science dans la mesure où il met l’accent sur les processus rationnels et les mesures quantitatives de performance – en considérant les hommes comme des objets au service d’une machine économique. Par contraste, le leadership souligne l’importance de l’élément humain et de l’inspiration dans la vie d’une organisation comme de la cité. Dans quelle mesure le leadership est-il un art ? Dans quelles conditions peut-il mener à la création individuelle et collective, voire à la refondation d’une organisation ou d’une civilisation ?

Il convient tout d’abord de redéfinir le sens du mot leadership puisque nous n’avons pas de terme équivalent en français, à l’exception du mot dirigeance, qui le traduit imparfaitement. Le verbe anglais « lead » vient de la racine indo-européenne « leith » qui veut dire « aller de l’avant », « franchir un seuil » ou « mourir » : un seuil doit être franchi pour que quelque chose de nouveau se manifeste ; lâcher prise de ce que nous croyons savoir ou contrôler peut être vécu comme une forme de mort à ce qui nous est familier. Le poète devant sa feuille blanche, le peintre devant sa toile vierge, le sculpteur face au bloc de marbre brut, le metteur en scène contemplant la scène vide vivent-ils ce lâcher prise pour pouvoir créer sans se répéter ?

Et si faire preuve de leadership voulait dire : s’aventurer dans l’inconnu, dans le vide, avec curiosité et confiance ; sentir ce qui est sur le point d’émerger en étant présent à ce qui est ; participer de manière créative à un champ élargi du savoir et du faire ; prêter sa voix à une impulsion évolutionnaire ; inviter soi-même et d’autres à franchir le seuil et à découvrir de nouveaux espaces où s’expriment créativité, intelligence (voire sagesse) collectives ; et libérer ainsi l’accès au potentiel de leadership qui existe en chaque individu?

Passer un seuil est la première phase du voyage du héros, selon Joseph Campbell. Des héros individuels peuvent être encore nécessaires aujourd’hui, notamment en cas de crise, mais, dans le meilleur des cas, l’un de leurs rôles est d’inviter d’autres membres de la communauté à devenir également des « héros » – pour exercer un leadership partagé ou collectif. Renoncer à se sentir séparé – de la Source, du Soi ou d’autres êtres humains – c’est ouvrir son cœur à tout ce qui nous relie. Cela signifie également se percevoir comme un instrument singulier et capable de jouer en harmonie avec d’autres – au service de l’évolution et du bien commun. Se connecter à l’autre et s’adresser à son Soi permet d’agir dans un véritable esprit de partenariat ou de co-leadership, comme le font les musiciens d’un ensemble de jazz ou d’un orchestre de chambre qui joue sans chef d’orchestre.

C’est en cultivant son intériorité que le leader (quel que soit son rôle formel dans une organisation ou dans la société) peut modifier en profondeur son comportement et, par l’exemple, infléchir la culture et contribuer à créer de nouvelles structures – qui invitent et libèrent chacun à faire don de ses talents à la collectivité et à exprimer tout son potentiel. Cultiver son intériorité veut dire accroître son niveau de conscience, examiner et mettre en cause ses croyances et cartes mentales,  clarifier ses valeurs, ses intentions et sa vision, et écouter son intuition. Cela veut dire attacher au moins autant d’importance à son savoir être qu’à son savoir-faire.

Dans ce sens, le leader créatif évolutionnaire [1] a l’intuition de sa vocation profonde, est sensible au flux de la vie et à la synchronicité, et se demande souvent ce qui essaie d’émerger à travers lui et le groupe dont il fait partie. Il/elle éprouve un profond désir de rester connecté à son Soi ou à sa Source et d’utiliser ses dons au service de tous. Il/elle intègre et équilibre consciemment à la fois réflexion et action, intuition et logique, corps, cœur et esprit, humilité et confiance en Soi, présence et vision, intelligence émotionnelle et pensée systémique, créativité individuelle et intelligence collective, expérimentation et dissémination, ainsi que finalités économique, écologique, sociale et humaine. Ce leader aborde les contradictions apparentes, dilemmes et paradoxes avec curiosité et créativité, notamment par l’approche symbolique et l’utilisation du mythe qui relie.

Comme l’artiste individuel ou le metteur en scène, le leader utilise la tension créatrice [2] qui existe entre la vision (ou réalité désirée) et la réalité présente ; il/elle crée les conditions dans lesquelles peut s’élaborer une vision inspirante et partagée de la réalité que le groupe veut créer, sans être limité par les croyances, cartes mentales ou structures existantes. Ces conditions permettent également d’examiner la réalité présente de manière lucide ; cela conduit à la fois à apprécier les aspects positifs actuels qui peuvent être amplifiés et à détecter les obstacles structurels et culturels qui doivent être surmontés, contournés ou transformés 3 . Quand cette tension créatrice est intériorisée par le groupe, elle devient source d’énergie pour découvrir et mettre en œuvre des solutions innovatrices en faisant appel à l’intelligence collective.

Lorsque Otto Scharmer et ses collègues ont interrogé des dizaines de créateurs dans différents domaines (théorie économique, découvertes scientifiques, innovations artistiques, etc.), ils ont mis en évidence trois principaux mouvements dans le processus créatif  : « sentir » en observant la réalité de différents points de vue puis en faisant corps avec elle, « être présent » en descendant en Soi pour discerner ce qui cherche à émerger, cristalliser une vision puis commencer à la « réaliser » sous forme de prototype, enfin « incorporer » les essais réussis dans de nouveaux modes et processus de fonctionnement 4 . Cela demande au leader « d’ouvrir son mental » en suspendant son jugement et en évitant un excès d’analyse ; puis « d’ouvrir son cœur » en ne cédant pas au cynisme et la désillusion, et en évitant un excès de concertation ; enfin « d’ouvrir sa volonté » par un lâcher prise, sans céder à la peur ni à la tentation de réagir immédiatement 5 . Cette attitude d’ouverture demande à la fois humilité et confiance dans le processus de la vie et l’impulsion évolutionnaire qui en chacun d’entre nous.

Pour incarner ce processus créateur, il est possible d’ouvrir un espace en soi en se concentrant sur sa respiration – en étant totalement présent à son corps, aux énergies subtiles qui y circulent, et au contexte qui peut être perçu par les sens.

Trois de nos centres énergétiques 6 jouent un rôle particulier dans l’expérience de la présence du flux de la vie en nous : le Hara , Kath ou Tan Tien (situé au dessous du nombril) est un réservoir d’énergie chi et le lieu où nous pouvons sentir à la fois notre plénitude et notre connexion à l’énergie universelle et à l’ensemble de la Création ; le cœur est associé à des qualités essentielles telles que l’intelligence du cœur ,  la sensibilité, l’amour inconditionnel, la compassion et le courage ; et la tête (centre du front et sommet du crâne) aux qualités de clarté, de discernement, d’attention, et d’intuition. Lorsque ces trois centres sont consciemment ouverts et reliés entre eux par l’énergie qui y circule, notre corps (avec son intelligence propre) devient à la fois un attracteur et un récepteur de l’inspiration qui peut émerger en nous sous forme d’acte créateur – dans le vide intérieur de notre esprit. Ce n’est pas un exercice de volonté mais une simple invitation d’ hôte intérieur à la Présence élargie – voire universelle – à laquelle la conscience de notre corps et de nos sensations nous donne accès. Nous pouvons recevoir cette inspiration à condition de faire confiance au processus de la vie et de lâcher prise de notre besoin de contrôle.

Quand nous nous relions consciemment à d’autres personnes également présentes , cet espace intérieur peut devenir un lieu de co-création où nous devenons ensemble les hôtes d’une Présence qui peut nous inspirer et nous guider. Si chacun utilise ses dons et sa capacité individuelle à se relier au sens du Beau, du Bon et du Vrai dans un esprit de perfectionnement – tout en faisant confiance et en s’abandonnant au processus de création collective pour le bien commun – la synergie qui en résulte peut produire une vision véritablement partagée, des intuitions et des actes créateurs beaucoup plus riches, inspirants et féconds que la simple création individuelle.

Dans ce processus de création collective, il est important pour le leader d’ ouvrir des champs de conversation qui invitent d’autres perspectives et favorisent la réflexion et l’émergence du nouveau. Conversation polie et débat d’idées sont des champs de conversation qui nous conduisent à ne pas sortir des domaines et opinions qui nous sont familiers et à simplement réagir ou à camper sur des positions passées quand nous ne sommes pas d’accord. En revanche, l’interrogation sur le bien-fondé de nos opinions nous amène à prendre du recul par rapport à celles auxquelles nous nous identifions, à une écoute empathique des autres ainsi qu’à un dialogue réflexif avec eux. S’il s’y ajoute la recherche du bien commun et la volonté de co-créer en écoutant – sans fierté d’auteur – ce qui tente d’émerger à travers le groupe, un véritable dialogue créatif peut s’instaurer qui fait appel à l’intelligence voire à la sagesse collective.

Des enquêtes auprès de plus de 800 communautés (dans la vie sociale et au travail) révèlent qu’environ 15% d’entre elles font état d’un haut niveau de bien-être et d’un sentiment d’abondance et de résonance harmonique 7 . Dans ce cas, leurs membres font l’expérience simultanée d’une forte qualité de relation avec soi (liberté d’expression de soi), avec les autres membres du groupe (mutualité), avec la communauté humaine au sens large (contribution, service, solidarité), avec la nature (respect, équilibre, soin) et avec l’esprit (sens et évolution). Quand la dynamique de résonance collective est en marche, il y a des boucles de rétroaction positives entre la capacité à subvenir à ses besoins et à s’autodéterminer, le sens d’une identité culturelle, l’efficience des structures et processus sociaux, la solidité du tissu social et des opportunités économiques.

Ces enquêtes mettent en évidence une forte corrélation entre le niveau de résonance collective et la qualité du leadership qui peut être elle-même caractérisée par plusieurs dispositions internes : lucidité sur ses propres croyances, attitudes et comportements ; sens d’une  profonde interdépendance ; ouverture à l’inspiration et la guidance venant d’un champ sémantique plus large ; foi dans le processus de la vie et l’évolution ; « esprit de débutant », humilité et curiosité, avec un sens de l’humour et de l’enjouement ; attention portée à la qualité de relation avec soi, les autres et le tout ; appréciation de la variété et de la complémentarité des points de vue, dons et capacités ; volonté de collaborer et de servir.

Pour développer et cultiver ces qualités et dispositions internes, les leaders créatifs adoptent des pratiques à trois niveaux qui se renforcent mutuellement, soutiennent transformation personnelle et organisationnelle, et donnent accès au guide intérieur et à la sagesse collective :

  1. Les pratiques personnelles comprennent différentes formes de réflexion dans l’action qui contribuent à développer l’intériorité – telles que l’écriture d’un journal, la mise en question de ses croyances et cartes mentales, l’approfondissement de son intuition et de sa connaissance intérieure par le recours à l’intelligence du cœur et du corps, l’ouverture au coaching individuel et au soutien d’un petit groupe de pairs.
  2. Les pratiques interpersonnelles incluent de multiples formes d’exploration en collaboration – telles que l’écoute empathique, l’exigence bienveillante, le dialogue réflexif et créateur, l’utilisation des conflits comme occasions d’apprendre ensemble, l’approche créative des dilemmes et paradoxes ainsi que les expéditions interculturelles en petit groupe.
  3. Les pratiques systémiques comprennent la construction d’une vision partagée avec divers partenaires ou parties prenantes ; la réunion d’un microcosme de l’ensemble du système en un seul lieu pour faire émerger de nouvelles perspectives ; la création des conditions et processus permettant l’innovation ouverte entre organisations ainsi que le partenariat entre secteurs – en combinant singularité et collaboration.

Considérer le leadership comme un art engageant tout son être ouvre un registre beaucoup plus large en soi-même et dans la communauté dont on fait partie. Cela est d’autant plus important que nous sommes témoins « d’une fin de monde » – correspondant à la conclusion simultanée de quatre grands cycles : 1) Un cycle de 30 ans d’ultra-capitalisme et d’hyperconsommation qui a été caractérisé par des excès économiques et financiers au détriment du social et de l’environnement, des conséquences en termes de mal-être pour d’innombrables personnes, et le pillage des ressources de la planète. 2) Un cycle d’environ 300 ans de modernité occidentale et de « salut par l’économie 8  » qui a apporté de multiples libertés et des droits humains et sociaux pour beaucoup, mais aussi une chosification de la nature et des humains, se traduisant notamment par de nouvelles formes d’inhumanité. 3) Une « ère mentale » de 3000 ans qui a pour conséquence un déséquilibre entre intellect et intelligence du cœur et du corps. 4) Une « ère patriarcale » d’environ 9000 ans qui a conduit à la domination des femmes et de la nature par les hommes ainsi qu’à des hiérarchies rigides concentrant le pouvoir et la richesse dans les mains de quelques privilégiés – exacerbant les rivalités,  l’humiliation et la peur.

La conjonction de ces quatre cycles a conduit à des formes de leadership qui ont fortement limité le développement et la créativité des individus et de leurs communautés, et dégradé leur rapport à la nature et la signification de la vie.

Cependant, de nombreux signes de l’amorce d’un nouveau cycle sont déjà visibles – même s’ils ne sont pas encore mis en valeur par les medias dominants. Et de nouvelles formes de leadership émergent qui créent les conditions permettant aux individus de « croître en humanité 8 » et de libérer leur potentiel créateur. Cette évolution combine le meilleur des sociétés traditionnelles, de la modernité et de la postmodernité – tout en les transcendant – pour manifester une nouvelle sagesse, en relation équilibrée avec la nature, la communauté humaine et le sens. Dans ce nouveau cycle, un nouveau co-leadership donne l’exemple de « l’expérimentation anticipatrice 8  » et de l’interdépendance entre transformation personnelle et sociétale – par l’adoption de pratiques individuelles et collectives qui deviendront des composantes essentielles d’une éducation transformée. Le leadership pratiqué comme un art crée  les conditions d’un développement qualitatif de tous les êtres qui le souhaitent – participant ainsi à l’étape-clé de l’évolution qui s’ébauche actuellement.



1 Dans le sens de celui/celle qui favorise, catalyse et se sent responsable – à son niveau – de l’évolution de l’humanité

2 Voir Utilisation Consciente de la Tension Créatrice en Annexe 1

3 Voir Trois vues de la réalité : La métaphore de l’iceberg en Annexe 2

4 Voir La Courbe en U : Trois mouvements dans la dynamique de la création en Annexe 3

5 Voir Obstacles sur la Courbe en U en Annexe 4

6 Voir Qualités du Leadership Créatif Evolutionnaire en Annexe 5

7 James Ritchie Dunham, Ecosynomics : The Science of Abundance (à paraître)

8 Patrick Viveret : Osons un désir d’humanité in Les Voies de la résilience, L’Harmattan, 2012

One thought on “Le leadership est-il un art ? Pour un leadership créatif au service d’une nouvelle civilisation

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *