Un appel au leadership évolutionnaire pour incarner un nouveau paradigme de développement

(Article publié dans Presidency Key Brief – Eté 2012)

Nous sommes témoins « d’une fin de monde » – correspondant à la conclusion simultanée de trois grands cycles: 1) Un cycle de 30 ans d’ultra-capitalisme et d’hyperconsommation qui a été caractérisé par des excès économiques au détriment du social et de l’environnement, des conséquences en termes de mal-être pour d’innombrables personnes, et le pillage des ressources de la planète. 2) Un cycle d’environ 300 ans de modernité qui a apporté de multiples libertés et des droits humains et sociaux pour beaucoup, mais aussi une objectification de la nature et des humains, y compris de nouvelles formes d’inhumanité. 3) Une « ère mentale » de 3000 ans qui a pour conséquence un déséquilibre entre intellect et intelligence du cœur et du corps. La conjonction de ces trois cycles a conduit à des formes de leadership qui ont limité le développement des individus, de leurs communautés, et dégradé leur rapport à la nature et la signification de la vie.

Cependant, de nombreux signes de l’amorce d’un nouveau cycle sont déjà visibles – même s’ils ne sont pas encore mis en valeur par les medias dominants. Et de nouvelles formes de leadership émergent qui créent les conditions permettant aux individus de « croître en humanité[1] ». Cette évolution combine le meilleur de la modernité et des sociétés indigènes pour manifester une nouvelle sagesse, en relation équilibrée avec la nature, la communauté humaine et le sens. Dans ce nouveau cycle, le leadership pourra partout donner l’exemple de l’interdépendance entre transformation personnelle et sociétale – par l’adoption de pratiques individuelles et collectives qui deviendront une composante essentielle d’une éducation transformée. Un tel leadership créera les conditions d’un développement qualitatif de tous les êtres qui le souhaitent – participant ainsi au saut quantique de l’évolution qui s’ébauche actuellement.

Les crises globales actuelles rendent un changement de paradigme indispensable

Ce qu’Edgar Morin appelle des polycrises (telles que la spéculation financière, l’hyper-endettement, les disparités et instabilités économiques, la reprise avec un taux élevé de chômage, les menaces écologiques, l’écart croissant entre riches et pauvres) peuvent être perçues comme des facettes interconnectées d’une profonde crise systémique de développement.

Le modèle de développement dominant – qui a été jusqu’ici peu remis en cause par les élites dirigeantes – a conduit à une  hypertrophie de l’économie, au moins dans la plupart des pays industrialisés. Beaucoup de gens ont été conduits à croire qu’une économie en croissance quantitative apporterait du progrès dans leur vie, et cela a été vrai pendant un temps. Mais maintenant la sphère économique a envahi et endommagé la géosphère (par la surexploitation des  ressources non renouvelables), la biosphère (par la déforestation, la dégradation du sol, de l’air et de l’eau, et le changement climatique), la sphère politique (par la croissance des lobbies influents et de la corruption), et la sphère culturelle (par la perte d’indépendance des medias, de l’éducation, des arts et la dégradation de la vie familiale).

Un paradigme radicalement nouveau du développement est maintenant nécessaire – fondé non sur une croissance matérielle exponentielle mais sur une soutenabilité à long terme – avec des mesures centrées sur le niveau de bien-être individuel et collectif. Ce nouveau paradigme est caractérisé par un meilleur équilibre entre valeurs masculines (yang) et féminines (yin), et repose sur quatre fondations :

  1. Une nouvelle perception de la nature humaine comme empathique, relationnelle, coopérative, à la recherche de sens, mue par un double besoin de différenciation et d’intégration, ou de singularité et de collaboration. Tout en reconnaissant le côté  « ombre »  de la nature humaine, cette perspective humaniste et spirituelle représente un changement radical par rapport au point de vue matérialiste, individualiste et réductionniste qui a prévalu depuis au moins un siècle.
  2. Un paradigme du partenariat dans lequel: chacun considère et traite l’autre comme équivalent à soi (c’est à dire ayant une égale valeur intrinsèque); la confiance résulte de la mutualité; des structures plus plates ou circulaires sont gouvernées par les plus sages; et le narratif culturel honore le partenariat ou leadership partagé comme la norme. Ce nouveau paradigme gagne progressivement du terrain sur le traditionnel paradigme de la domination, au moins en Occident, avec l’accroissement significatif du nombre de « créatifs culturels », de femmes dans des rôles influents, et d’entreprises sociales et associations diverses.
  3. La recherche de la soutenabilité: tout en reconnaissant la nécessité de répondre aux besoins matériels fondamentaux des êtres humains, l’appel à une sobriété volontaire et à l’utilisation de mesures du bien-être – telles que le Bonheur National Brut au Bhoutan – est de plus en plus entendu à travers le monde. Consultants et économistes proposent des mesures composites de développement qualitatif et quantitatif pour les organisations comme pour la société. Par ailleurs, il existe déjà au moins cinq mille monnaies complémentaires qui sont utilisées dans des villes ou régions dans différentes  parties du monde: en mettant l’accent sur l’échange local de valeur, elles représentent les prémisses d’une écologie monétaire qui serait bien plus résiliente que le système actuel.
  4. Une utilisation équilibrée des marchés et de la réglementation: les naufrages de quelques grandes entreprises spéculatives et les crises  financières récentes ont conduit à des critiques de plus en plus fortes de l’idéologie des « marchés libres », dans lesquelles s’exprime le besoin de rigueur et d’une réglementation plus stricte, sur les plans national et international.  Il est de plus en plus admis – y compris par nombre de leaders ou responsables économiques – que des mécanismes simplistes fondés sur l’individualisme et l’avidité, inspirés du concept de « la main invisible » d’Adam Smith, ne sont plus adaptés à la complexité globale actuelle.

L’adoption massive de ce nouveau paradigme dépend du niveau de conscience et de la collaboration entre leaders des différents secteurs de la société: privé, public, civil, éducation, et medias. Par un comportement exemplaire et la mise en œuvre d’innovations culturelles et structurelles, ces leaders peuvent créer les conditions qui permettront à beaucoup d’autres membres de la société d’accroître leur niveau de conscience – et de trouver ensemble les moyens de faire l’expérience d’une forme plus large d’abondance dans leur vie. C’est pourquoi de nouvelles percées dans le développement du leadership – dans le contexte d’une rénovation radicale du système d’éducation – sont particulièrement cruciales pour la diffusion du nouveau paradigme dans les prochaines années, car le temps nous est compté. Ces percées concernent à la fois les dimensions intérieures et extérieures du changement individuel et collectif.

Il est crucial aujourd’hui de donner une nouvelle signification au concept de leadership

Le mot leadership est couramment utilisé en français car il n’a pas vraiment d’équivalent dans cette langue. Le verbe anglais « lead » provient de la racine Indo-Européenne « leith », qui signifie aller de l’avant, passer un seuil, et même mourir. Quel seuil doit être franchi, pour que quelque chose de nouveau puisse émerger ? A quoi un leader doit-il renoncer, à quelle forme de contrôle doit-il mourir, pour traverser ce seuil ? Et si exercer une forme de leadership voulait dire: faire face à l’inconnu  avec curiosité et confiance; sentir ce qui est sur le point d’émerger en étant présent à ce qui est; participer de manière créative à un champ élargi du savoir et du faire; prêter sa voix à une impulsion évolutionnaire; s’inviter soi-même et les autres à découvrir de nouveaux espaces; et libérer l’accès au potentiel de leadership qui existe en chaque individu ?

Passer un seuil est le premier pas du voyage du héros, selon Joseph Campbell. Des héros individuels peuvent être encore nécessaires aujourd’hui, notamment en cas de crise, mais, dans le meilleur des cas, l’un de leur rôles est d’inviter d’autres membres de la communauté à devenir également des « héros » – pour exercer un leadership partagé ou collectif. Renoncer à se sentir séparé – de la Source, de Soi ou d’autres êtres humains – c’est ouvrir son cœur à tout ce qui nous relie. Cela signifie également se percevoir comme un instrument singulier et capable de jouer en harmonie avec d’autres – au service de l’évolution et du bien commun. Se connecter à l’autre et s’adresser à son Soi permet d’agir dans un véritable esprit de partenariat ou de co-leadership, comme le font les musiciens d’un ensemble de jazz ou d’un orchestre de chambre qui jouent sans chef d’orchestre.

De nouvelles qualités et pratiques caractérisent le leadership évolutionnaire

En réponse aux polycrises et au besoin d’un nouveau paradigme de développement, de nouvelles formes de leadership émergent dans un nombre croissant d’organisations et de communautés à travers le monde. Elles sont appelées leadership partagé, réparti ou collectif – et mettent l’accent sur la maturité individuelle, l’influence mutuelle et le dialogue – en  considérant le leadership comme un processus relationnel plutôt que comme une position. Un tel leadership engage simultanément des processus de changement descendant, montant, en diagonal ou récursif, et traverse les frontières entre organisations – pour générer de l’innovation ouverte en partenariat avec fournisseurs et clients, ou pour aborder des défis complexes du développement soutenable entre secteurs privé, public et société civile.

Le leadership partagé ou collectif remet en question la traditionnelle distinction entre leaders et suiveurs qui se mettent d’accord sur un ou deux objectifs à réaliser. Dans ces nouvelles formes, le co-leadership « produit » une orientation commune et un engagement réciproque de chacun à atteindre des buts à long terme. Pour ce faire, chacun des co-leaders doit examiner ses propres croyances sur le leadership individuel et collectif, et s’engage à mettre en œuvre des pratiques – telles que l’ajustement mutuel, la recherche de sens partagé, l’apprenance et l’intelligence collectives – qui feront naître une nouvelle culture managériale.

Des enquêtes auprès de plus de 600 communautés – menées conjointement par le Global Transforming Ensemble et The Institute for Strategic Clarity – révèlent qu’environ 15% d’entre elles font état d’un haut niveau de bien-être et d’un sentiment d’abondance ou de résonnance. Dans ce cas, leurs membres font l’expérience simultanée d’une forte qualité de relation avec soi (liberté d’expression de soi), avec les autres dans le groupe (mutualité), avec la communauté humaine au sens large (contribution, service, solidarité), avec la nature (respect et équilibre) et avec l’esprit (sens et évolution). Quand la dynamique de résonnance collective est en marche, il y a une interconnexion positive entre capacité à subvenir à ses besoins et à s’autodéterminer, identité culturelle, efficience des structures et processus sociaux, solidité du tissu social et opportunités économiques.

Ces enquêtes mettent en évidence une forte corrélation entre le niveau de résonnance collective et la qualité du leadership qui peut être elle-même caractérisée par plusieurs dispositions internes : lucidité sur ses propres croyances, attitudes et comportements ; sens d’une  profonde interdépendance ; ouverture à l’inspiration et la guidance venant d’un champ plus large ; foi dans le processus de la vie et l’évolution ; esprit de débutant, humilité et curiosité, avec un sens de l’humour et de l’enjouement ; attention portée à la qualité de relation avec soi, les autres et le tout ; appréciation de la variété et de la complémentarité des points de vue, dons et capacités ; volonté de collaborer et de servir.

Dans le contexte d’une éducation transformée, le développement du leadership est vital

Au niveau global, la transformation de l’éducation dans tous ses aspects – éducation parentale, primaire, secondaire et tertiaire, développement du leadership, programmation des medias, sites interactifs sur la toile et apprenance continue – affectera fondamentalement l’intériorité et le comportement de chacun ainsi que la culture, les systèmes et les structures. La qualité de l’éducation a en effet des répercussions multiples dans des domaines aussi variés que l’esthétique, l’éthique, les valeurs, la perception systémique, les arts, la santé, les habitudes alimentaires, l’utilisation de l’énergie, l’habitat, le travail, les pratiques managériales, les choix politiques et les réseaux sociaux.

Mais cette transformation va requérir une remise en cause radicale de ses principes ainsi que la collaboration de nombreux leaders et institutions dans tous les secteurs – en tirant parti des expérimentations et formes alternatives qui existent déjà ou sont en train d’émerger.

La nouvelle conception de l’éducation – fondée sur une nouvelle perception de la nature humaine – sera à la fois inspirante et exigeante. Elle contribuera à développer l’empathie et la maturité émotionnelle, l’exploration appréciative, la participation/observation et l’apprenance collaborative – à travers une expérience pédagogique partagée et une forme d’enseignement facilitatrice. Elle permettra à chaque personne de devenir plus consciente de ses véritables dons et plus encline à les mettre au service de la communauté. Dans une perspective de développement personnel, cette éducation cultivera la capacité à être présent à ce qui est, à adopter une perspective systémique, à chercher des réponses inclusives face  à  l’ambigüité et aux paradoxes, et à se sentir auteur de sa vie tout en prenant soin du tout.

Dans ce contexte, de nouveaux axes de développement du leadership permettent aux leaders d’adopter des pratiques à trois niveaux qui se renforcent mutuellement, soutiennent transformation personnelle et organisationnelle, et donnent accès au guide intérieur et à la sagesse collective :

  1. Les pratiques personnelles comprennent différentes formes de réflexion dans l’action   qui développent de façon exemplaire l’intériorité d’un leader – telles que l’écriture d’un journal, la mise en question de ses croyances et cartes mentales, l’approfondissement de son intuition et de sa connaissance intérieure par la recours à l’intelligence du cœur et du corps, l’ouverture au coaching individuel et au soutien d’un petit groupe de pairs.
  2. Lespratiques interpersonnelles incluent de multiples formes d’exploration en collaboration – telles que l’écoute empathique, l’exigence bienveillante, le dialogue réflexif ou créateur, l’utilisation des conflits comme occasions d’apprendre ensemble, l’approche créative des dilemmes et paradoxes ainsi que les expéditions interculturelles en petit groupe.
  3. Les pratiques systémiques comprennent la construction d’une vision partagée avec divers partenaires ou parties prenantes, la réunion d’un microcosme de l’ensemble du système en un seul lieu, ainsi que la création des conditions et processus permettant l’innovation ouverte entre organisations et le partenariat entre secteurs – en combinant singularité et collaboration.

Le développement du leadership évolutionnaire peut être accéléré sur le plan mondial

Plusieurs avenues sont déjà ouvertes ou en émergence pour disséminer le leadership évolutionnaire sur une grande échelle dans les prochaines années. Elles vont de l’interconnexion entre leaders évolutionnaires et entre programmes de développement du leadership à de nouvelles percées dans la formation de futurs leaders et à un accroissement  de l’influence mondiale des organisations et mouvements œuvrant pour l’avènement d’un monde meilleur.

  1. Identifier, connecter, soutenir, and rendre visibles mondialement les nombreux leaders qui incarnent déjà de nouvelles formes of leadership dans les entreprises d’avant-garde, sociales ou alternatives, certaines ONG et d’autres communautés. Plusieurs organisations et réseaux – tels que le Club de Budapest, le Presencing Institute, le Berkana Institute, la World Café Foundation, The Art of Hosting, le Buckminster Fuller Institute, Ashoka et le Global Transforming Ensemble – soutiennent déjà les efforts faits dans cette direction. Certains d’entre eux examinent les moyens de donner une envergure mondiale à ces initiatives.
  2. Accroître le nombre, l’influence et les échanges entre programmes qui développent déjà des formes de leadership évolutionnaire et global dans plusieurs pays. Le Global Leadership Network a effectué une première enquête auprès 30 de ces programmes en  2008, et son rapport met en évidence des caractéristiques communes, des besoins non satisfaits, et certaines prochaines étapes à entreprendre. Parmi celles-ci, figurent l’intégration de modules plus évolutionnaires dans les écoles de management, le développement d’enseignants/facilitateurs qualifiés, et l’accès à ces programmes de nombreux leaders locaux provenant de milieux non privilégiés.
  3. Intégrer de nouveaux contenus et une nouvelle pédagogie – fondés sur le  paradigme de développement en émergence – dans les universités mondiales qui préparent les jeunes leaders pour les différents champs d’activité de demain. Par exemple, la Giordano Bruno Globalshift University (GBU) démarre ses programmes cette année dans le but d’attirer des millions de jeunes qui, parce qu’ils proviennent de milieux modestes, ne pouvaient imaginer avoir accès à une éducation supérieure de qualité. Cette nouvelle offre combine une éducation utilisant toutes les ressources de l’Internet et un ancrage local par accord de licence avec des milliers d’établissements secondaires. La pédagogie de la GBU est à la fois transculturelle, interdisciplinaire et intègre l’apprenance « cerveau gauche »   et    « cerveau droit » dans un mode collaboratif et non hiérarchique – avec de nombreuses interactions entre étudiants de différents pays. Les cours fondamentaux introductifs permettront aux étudiants de comprendre la source des crises mondiales actuelles, de mieux se connaître personnellement, de faire partie de réseaux apprenants, et de faire appel à leur capacité créative en s’engageant dans des actions transformatrices au bénéfice de leur communauté.
  4. Accroître au niveau mondial la communication, le partage de  pratiques, la coordination et la collaboration entre des organisations et réseaux respectés dans les domaines de l’évolution consciente, de la paix, de la justice, de l’innovation sociale, de la soutenabilité  et de l’utilisation avisée de la technologie. Le nombre et l’audience de ces organisations ont beaucoup augmenté au cours des dernières années, mais leur influence sur la dissémination et l’incorporation d’un nouveau paradigme de développement reste souvent limitée – géographiquement et culturellement – par un manque de financement et de capacité managériale, ainsi que par la fragmentation des efforts à l’intérieur ces domaines. En vue d’atteindre une masse critique en termes d’efficience et d’audience mondiale, un processus co-créatif est sur le point d’être lancé parmi les organisations et réseaux qui ont des valeurs similaires et sont les plus ouvertes à coopération. Sur la base d’une plateforme d’échanges novatrice qui favorise la communication et la collaboration, cette initiative permettra à la fois de mieux utiliser les ressources déjà disponibles et d’attirer de nouveaux moyens financiers en 2012 – une année qui sera cruciale dans l’accouchement d’une civilisation fondée sur ce nouveau paradigme de développement.


[1] Patrick Viveret

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